Carte blanche : à Bruxelles, ne pas construire est aussi une décision politique

26.05.2026

Tribune publiée le 26 mai 2026, quand le projet de Tour Triomphe alors en instruction comptait 122 logements. Le permis délivré le 24 juillet 2026 en autorise 114.

Sur la politique du logement à Bruxelles, le débat est vif et légitime. On peut être de gauche ou de droite, prioriser la classe moyenne ou les plus précaires, défendre la régulation publique ou la liberté du marché. Un point fait pourtant consensus, et personne à ma connaissance ne le conteste sérieusement : améliorer les conditions d’accès au logement passe par la construction de nouveaux logements.

Des logements pour tous les budgets

Il faut des logements de tous types. Sociaux, parce qu’une part de la population n’aura jamais accès au marché libre et qu’il est de notre devoir collectif d’y répondre. Acquisitifs, parce que la propriété reste, pour beaucoup, la première étape vers une sécurité financière durable. Locatifs, parce que la mobilité professionnelle et familiale, des plus modestes aux plus aisées, exige un parc accessible.

Pour les ménages modestes, pour la classe moyenne, pour les ménages aisés aussi. Sans cette diversité, il n’y a pas de ville qui tienne dans la durée.

À Bruxelles, la construction a décroché

Pour y arriver, on rénove le parc existant. On convertit les immeubles obsolètes. On construit aussi du neuf.

Ça pourrait passer pour une évidence. Pas à Bruxelles, où la construction de logements a décroché des besoins démographiques depuis plus de vingt ans. Le résultat est connu : les prix ont explosé par rapport aux revenus, la classe moyenne quitte la Région, les ménages qui restent voient leurs perspectives d’acquisition s’éloigner.

Le mot « construire » ou « promoteur immobilier » est devenu suspect. Pourtant, ne pas construire est aussi une décision politique, et elle a un coût pour Bruxelles. Celui du mal-logement, de l’exil périurbain, de l’injustice générationnelle et climatique.

Où trouver la place à bâtir

Construire, donc. Mais où, et comment ?

On peut, on doit, continuer à convertir les immeubles obsolètes : bureaux vidés par la transformation du travail, anciennes infrastructures industrielles, équipements collectifs réorientés. Ce gisement est réel et il a été en partie exploité.

On peut, on doit, continuer à occuper les dents creuses du tissu urbain. Mais ce stock se réduit, parcelle après parcelle, et il ne suffira pas à couvrir les besoins de la décennie à venir.

Il y a les friches. Ces espaces où, faute d’activité humaine, la nature a parfois repris ses droits. Beaucoup de Bruxellois, et je partage cette sensibilité, considèrent désormais qu’il y a une valeur écologique et collective à préserver certaines d’entre elles. Très bien. Mais cette préservation a une conséquence logique qu’il faut assumer : s’il faut construire dans un tissu urbain déjà structuré, ce sera en identifiant là où il est pertinent de densifier. Parfois à la verticale, pour garder les sols suffisamment perméables et laisser le végétal reprendre sa part.

Le PAD, un processus public

Bruxelles en est consciente depuis des années. Son gouvernement a élaboré des Plans d’Aménagement Directeurs, les PAD, durant deux législatures.

La méthodologie de ces PAD est documentée et publique : après diagnostic, concertation et débat public, identifier méthodiquement les sites où une densification qualitative et maîtrisée peut redonner du souffle à un quartier, y ramener de l’animation, des commerces, des services, et des habitants. Les PAD sont des processus longs, qui résultent d’une expertise partagée sur la planification urbaine : où, quoi, comment. Ils ne se décident pas dans les bureaux d’un cabinet ministériel : ils sont publics, débattus entre les communes et la Région, soumis à plusieurs enquêtes publiques. Approuvés par le gouvernement, ils peuvent encore être contestés devant le Conseil d’État par les communes ou tout citoyen. Pour le PAD Herrmann-Debroux, la totalité du processus a duré dix ans.

Ensuite ces plans ont force de loi. Tout permis de construire sur un site couvert par le PAD doit respecter ses règles.

Le site Triomphe, dans les faits

Je voudrais témoigner ici de mon expérience concrète, celle d’une architecte-urbaniste qui travaille comme promotrice immobilière à Bruxelles, et uniquement à Bruxelles. Loin de toute démarche spéculative, notre société a fait l’acquisition du site Triomphe, situé au pôle Delta à l’entrée sud de Bruxelles. Le PAD Herrmann-Debroux y prévoyait précisément la réalisation d’une tour de 80 mètres, accueillant des logements, des bureaux et du commerce au rez-de-chaussée. Nous avons constitué une équipe autour d’un architecte primé pour les immeubles-tours qu’il construit à Bruxelles et ailleurs. Nous respectons les normes les plus exigeantes en matière environnementale. Nos partenaires investisseurs sont des familles soucieuses de leur contribution positive dans la ville.

Ce projet, conçu dans le respect strict du PAD, a été soumis non pas une, mais deux fois à enquête publique lors d’un processus de quatre ans. Il a intégré l’ensemble des conditions émises par la commission de concertation, plus de cent au total. Il a évolué, à chaque étape, pour mieux répondre aux préoccupations collectives exprimées. Pourtant, il est question de recours : recours de la commune, recours de riverains. Ces recours ne pourront pas remettre en cause le PAD, qui est la loi. La tour aura 80 mètres de haut. Le seul impact de ces recours, ce sera le gaspillage : gaspillage des fonds publics pour payer les honoraires des avocats, gaspillage du temps, qui coûte cher aux investisseurs.

Aujourd’hui, à la veille de la délivrance du permis, je ne souhaite qu’une chose : avancer rapidement vers la construction. Réaliser les espaces publics qui feront vivre le quartier de Delta, aujourd’hui sec et monofonctionnel. Activer le rez-de-chaussée au bénéfice des habitants comme des riverains. Et surtout, permettre aux 122 ménages logés dans la tour de venir s’y installer.

C’est cela que nous appelons réparer la ville.

Anne-Catherine Galetic
Promotrice immobilière, formée à l’architecture et à l’urbanisme